Le BTP intègre le salon de la Reuse Economy Expo 2026

Par Léa Fruchart |

Ces 19 et 20 mai à Paris Porte de Versailles, des centaines d’intervenants prendront la parole au cours de conférences, keynotes et masterclass pour confronter leur vision sur les enjeux du réemploi. De nombreux secteurs ont déjà pris cette voie et cette année, c’est au tour du BTP de les rejoindre. L’organisatrice du salon, Celia Rennesson, nous partage son point de vue sur les défis qu’un tel événement représente :

Le BTP intègre le salon de la Reuse Economy Expo 2026
Pour la première année, le BTP intègre le salon. Quels sont les enjeux spécifiques au réemploi dans le bâtiment et la construction que vous souhaitez mettre en avant ? 

C.R : Je suis vraiment ravie que nous puissions enfin accueillir le BTP. C’est aujourd’hui le secteur le plus gourmand en matières et en énergie, mais aussi le plus grand producteur de déchets. Pouvoir intégrer cette filière, qui consomme à elle seule près de la moitié des matériaux extraits à l’échelle européenne, est un symbole très fort : cela va nous permettre de commencer à changer la donne.

À l’échelle d’une ville, d’un pays ou d’un continent, ce secteur concentre d’immenses volumes. Les enjeux liés à notre souveraineté et aux tensions sur les ressources sont donc immédiats. Si, en fin de chantier, on ne peut pas démonter les éléments pièce par pièce et que l’on doit tout démolir, le gâchis est immense. Avec le bâtiment, nous ne sommes pas sur un sujet de niche, mais sur un enjeu industriel majeur. Cette présence envoie un signal clair : la Reuse economy concerne désormais tous les pans de notre économie.

Pourquoi le réemploi devient-il aujourd’hui un enjeu économique majeur pour la filière BTP ?

C.R : Au-delà des tensions sur les ressources, les professionnels font face à une forte volatilité des prix des matières premières, à des dépendances industrielles et à des pressions réglementaires de plus en plus strictes. En France, l’introduction en janvier 2023 de la REP PMCB (Responsabilité Élargie du Producteur des produits et matériaux de construction du bâtiment) a posé une première structure en encadrant la reprise gratuite des déchets, la traçabilité et la montée en puissance du réemploi.

L’enjeu actuel est donc de préserver la valeur des matériaux déjà présents dans les bâtiments. En les gardant intacts au moment de la déconstruction, on s’assure une meilleure résilience face à la volatilité des prix, on sécurise ses approvisionnements et, à terme, on réduit les coûts de matière puisqu’on s’évite de fabriquer ou d’importer à nouveau. Surtout, cela permet de développer des filières locales, de créer de nouveaux métiers et de faire émerger une économie ancrée dans les territoires, capable de susciter de nouvelles vocations.

Quelles sont les principales conditions nécessaires pour sécuriser et structurer une filière du réemploi à grande échelle ?

C.R : Pour répondre à cela, nous avons travaillé avec près d’une trentaine d’experts français et européens afin d’analyser ce qui fonctionne sur le terrain. Nous en avons tiré un guide de 10 leviers transsectoriels qui doivent être déployés simultanément.

Pour le bâtiment, le premier niveau concerne la sécurisation des gisements et le sourcing : comment garantir la qualité et la performance des matériaux réemployés ? Sur le plan législatif, le diagnostic PEMD (Produits, Équipements, Matériaux, Déchets) est fondamental avant une démolition. Il évite de tout détruire d’un coup en analysant précisément quelles pièces peuvent être récupérées.

Le deuxième pilier est la traçabilité des données, portée par le DPP (Digital Product Passport). Au salon, nous proposons d’ailleurs un « Village du DPP » avec plus d’une quinzaine de solutions européennes pour accompagner cette démarche. Ce passeport permet de connaître l’historique du matériau : quand a-t-il été déposé ? Quelle est sa fiche produit ? Par qui et comment a-t-il été reconditionné ? C’est un outil indispensable pour instaurer la confiance, surtout pour des produits destinés à avoir plusieurs vies.

Enfin, il faut mutualiser les infrastructures industrielles pour permettre la dépose sélective, le stockage logistique et le reconditionnement de ces volumes importants. Des acteurs comme Cyneo, présents sur le salon, démontrent que c’est un vrai métier de coordonner ces boucles de réemploi.

Comment les acteurs du BTP peuvent-ils accélérer l’intégration du réemploi dans les pratiques de conception, de chiffrage et de construction ?

C.R : Le levier principal est un changement profond de mindset (d’état d’esprit). Si l’analyse des éléments à récupérer n’est pas inscrite par défaut dans les processus d’un chantier, elle ne sera pas faite. Il faut injecter le réflexe du réemploi à toutes les étapes : à l’achat, à la conception, à la dépose et à la fabrication.

Aujourd’hui, certains bâtiments sont magnifiques architecturalement mais manquent de standardisation, par exemple sur les fenêtres, ou utilisent des moquettes impossibles à décoller, ce qui empêche tout réemploi. Dès le début d’un projet, il faut anticiper la démontabilité et la réversibilité dans le cadre d’une démarche d’écoconception, en se demandant : « Comment concevoir pour que ce matériau soit remis à neuf en quelques manipulations ? » et « Où puis-je intégrer des matériaux de seconde main ? ».

Cela demande de former les équipes à ces nouveaux métiers opérationnels. C’est ici que des structures comme Cyneo jouent un rôle clé en industrialisant la filière grâce à des plateformes de sourcing et des boucles logistiques clés en main qui facilitent le quotidien des constructeurs et provoquent le basculement.

Quelles sont vos attentes concernant le dénouement de ces deux jours? 

C.R : Nous voulons créer un véritable réveil, un déclic très concret pour accélérer les coopérations et passer à la vitesse supérieure. Beaucoup d’acteurs travaillent encore de manière fragmentée. Des collaborateurs de bonne volonté essaient de faire bouger les lignes dans leurs entreprises, mais il est temps de passer à un engagement collectif et industriel.

Tous les indicateurs économiques nous y poussent : les ressources sont limitées et ne se trouvent pas toutes dans notre sous-sol. Le message que je veux faire passer, c’est que le bâtiment est notre plus grand gisement de matière. Ces produits finis sont déjà là, sur notre territoire.

La question est : continue-t-on à considérer ces matériaux comme des déchets, ou commençons-nous enfin à les traiter comme des actifs stratégiques ? Si les visiteurs repartent du salon en se disant que l’existant a de la valeur, ils en prendront soin et reverront leur manière d’opérer, sachant qu’ils peuvent s’appuyer sur des professionnels du secteur pour leur faciliter la tâche. Opérer cette bascule du « déchet » vers « l’actif stratégique », c’est la clé de la réussite.

En outre, le salon recevra la visite du Président de la République le mardi 19 mai. Il effectuera une déambulation officielle et y délocalisera le 5ème Conseil de planification écologique. C’est un signal politique extrêmement fort pour cette filière, que l’organisatrice qualifie de « troisième voie de notre économie » : entre la production neuve et le recyclage.